Saussure : l'aube de la paléoclimatologie

Pendant que Buffon échafaude dans son bureau du Jardin des plantes la théorie du refroidissement climatique, un autre naturaliste arpente les montagnes d'Europe, multipliant les observations qui permettront de prouver qu'au contraire  la Terre s'est réchauffée. Il s'agit du suisse Horace-Bénédict de Saussure dont l’œuvre va jeter les bases à la fois de la la géologie et de l'alpinisme... Pas mal pour un seul homme, non ?


Un savant fou (de montagne)


Saussure naît en 1740 dans une famille genevoise déjà tournée vers les sciences. A 19 ans, il termine une thèse sur la transmission de la chaleur par les rayons solaires. L'année suivante il échoue à obtenir la chaire de mathématiques de l'Académie de Genève mais se rattrape vite en étant nommé à 22 ans à la chaire de philosophie. Entretemps, Saussure a déjà rencontré l'amour de sa vie : le Mont Blanc.

Horace-Bénédict de Saussure s'intéresse à l'évolution des glaciers alpins au travers de proxy comme les moraines.
En 1760, il séjourne dans la vallée de Chamonix, où il herborise pour le grand botaniste suisse Albert de Haller. Il en profite pour parcourir la Mer de glace et le Brévent et bientôt il ne rêve plus que d'atteindre le sommet du Mont Blanc, un exploit que personne n'a encore réalisé. Avant de repartir pour la Suisse, il fait afficher devant les églises des environs un avis qui promet une forte récompense à quiconque l'y emmènera...
C'est le début d'une obsession : selon ses propres mots, l'ascension du Mont Blanc va être pour Saussure "une espèce de maladie". Il lui faudra plus de deux décennies pendant lesquelles il n'oubliera jamais bien longtemps cette montagne.

En attendant, il patiente en voyageant et en escaladant tout ce qui peut être escaladé. En 1767, il termine son premier tour du Mont Blanc. Puis, jusqu'en 1769, il parcourt l'Europe accompagné de sa femme. A Paris, il fréquente les salons et rencontre Buffon. En Angleterre, il visite les universités de Cambridge et Oxford et fait la connaissance de Benjamin Franklin.
En 1769, il est dans le Vercors. En 1773, il explore l'Etna et les volcans d'Italie. En 1774, il gravit le Mont Cramont (2737m), un sommet voisin du Mont Blanc. En 1776, le voilà en Auvergne. Sur le chemin du retour il se rapproche encore un peu du toit de l'Europe en atteignant le Mont Buet (3096m) et, en 1780, en escaladant la Roche Michel (3429m). Mais sa première tentative pour atteindre le sommet du Mont Blanc par l'Aiguille du Gouter en 1785 est un échec.

Cependant, la prime qu'il promet toujours excite les aventuriers et le 8 août 1786, Michel Paccard, le médecin local, et Jacques Balmat, un chasseur reconverti en guide amateur, atteignent enfin le sommet du Mont Blanc. Aussitôt informé, Saussure attend avec impatience le moment propice pour renouveler l'exploit. Finalement, le 1er août 1787, il s'élance accompagné de 18 guides dont Balmat.
L'ascension prend trois jour. Épuisé et accablé par le mal des montagnes, Saussure ne parvient au sommet que soutenu par ses guides. Mais l'alpiniste essoufflé a vite fait de laisser la place au scientifique : Saussure déballe ses instruments et, en quelques heures, donne la première évaluation fiable de l'altitude du Mont Blanc, mesure l’humidité, la température d’ébullition de l'eau, analyse la neige et la couleur du ciel...

Saussure est le troisième homme à atteindre le sommet du Mont Blanc
Saussure et Balmat observant le sommet du Mont Blanc

Depuis la vallée, tout Chamonix a suivi la progression de l'expédition au télescope. La presse européenne rapporte l'exploit, ce qui fait la gloire de Saussure et assure durablement la renommée de Chamonix. On peut d'ailleurs y voir aujourd'hui, en face du casino, une statue de Saussure et de son guide le regard tourné vers le Mont Blanc.
Gravement malade, le savant suisse se retire progressivement dans les années 1790. A sa mort, en 1799, il est enterré au Cimetière des rois, qui est un peu l'équivalent genevois de notre Panthéon.


A deux doigts de découvrir l'âge de glace


Au cours de sa carrière, Saussure a enseigné la logique, la physique et la métaphysique à l'université de Genève. Il s'est intéressé à la botanique, à la géologie, à la glaciologie, à l'électricité et à une multitude d'autres sujets. Il a aussi conçu des instruments : il est notamment l'inventeur de l'hygromètre à cheveu. Comme c'est souvent le cas jusqu'au XIXe siècle, Saussure a été un savant universel. Mais il y a tout de même un fil rouge : la montagne.
Au cours de ses pérégrinations, il n'a jamais perdu de vue ses recherches et entre 1779 et 1796, il a publié 4 volumes des Voyages dans les Alpes dans lesquels il consigne scrupuleusement ses expériences et ses observations.

Au cours de ces randonnées, Saussure remarque que les moraines, c'est-à-dire les débris rocheux déposés par les glaciers, s'étendent parfois bien au-delà des limites des nappes de glaces. Cette observation l'intrigue et il prend le temps de décrire en détails les moraines du massif du Mont Blanc. Il comprend que ces dépôts peuvent permettre de déterminer si les glaciers avancent ou reculent mais ne va pas jusqu'à tirer une conclusion générale. "Ce n'est, écrit-il dans les Voyages dans les Alpes, qu'après avoir rassemblé beaucoup de faits que l'on pourra décider avec certitude si la masse totales de glaces augmente, diminue, ou demeure constamment la même."
Le pas sera pourtant franchi assez rapidement par ses continuateurs. En 1822, Ignace Venetz est le premier à affirmer que les glaciers des Alpes ont été beaucoup plus étendus dans le passé. En 1834, Louis Agassiz explique cette extension par une période pendant laquelle le climat été plus froid, période à laquelle Karl Friedrich Schimper donne en 1837 le nom d'âge de glace, ou "Eiszeit" dans le texte.

Ce qu'on doit malgré tout à Saussure, c'est d'avoir contribué à faire de la montagne le plus grand livre d'histoire de la Terre. Nous disposons désormais de nombreuses méthodes pour reconstituer les climats du passé mais aucune ne nous permet de remonter aussi loin que l'observation des roches initiée par le savant Suisse. Moraines, stries glaciaires, roches moutonnées, modelé des vallées... nous permettent aujourd'hui de retrouver les traces de glaciers disparus il y a plusieurs milliards d'années !

Saussure va aussi marquer de façon plus anecdotique les débuts de la climatologie grâce à un des instruments qu'il a inventé. Au XVIIIe siècle, on ne sait pas encore précisément pourquoi la température baisse avec l'altitude. Pour répondre à cette question, Saussure conçoit ce qu'il appelle un héliothermomètre, en fait un thermomètre placé sous une plaque de verre dans un caisson isolé. Il constate que cette appareil donne les mêmes mesures à différentes altitudes alors que la température de l'air extérieur, elle, varie. Il en déduit que si l'air des sommets est plus froid, la raison est à chercher dans le fonctionnement de l'atmosphère et non dans une différence de rayonnement solaire.

L'héliothermomètre de Saussure sera utilisé par Fourier pour décrire l'effet de serre
Héliothermomètre de Saussure

Quelques années plus tard, lorsque Joseph Fourier comprendra que l'atmosphère a la capacité de retenir le rayonnement infrarouge, l'analogie qu'il utilisera pour décrire cet effet ne sera pas une serre comme nous en avons l'habitude aujourd'hui, mais l'héliothermomètre de Saussure. C'est ce dont nous parlerons la semaine prochaine...

Rendez-vous, donc, dans le prochain épisode, consacré à Fourier. Vous pouvez aussi retrouver l'article de la semaine dernière sur Buffon.
Pour revenir au sommaire de la série d'été sur les pionniers du climat, cliquez ici.


Publié le 18 juillet 2017 par Thibault Laconde


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Buffon : refroidissement climatique et géoingénierie avant l'heure

Georges-Louis Leclerc de Buffon est certainement un des plus grands scientifiques français des Lumières. Touche à tout mais principalement connu pour sa prolifique Histoire naturelle (36 volumes parus en 40 ans), Buffon va surtout nous intéresser comme l'auteur d'une des premières théories scientifiques modernes sur l'origine de la Terre. Il y introduit une idée qui va traverser le XIXe siècle, et qui d'une certaine manière se retrouve encore aujourd'hui dans des discours climatosceptiques : la crainte d'un refroidissement inexorable de la planète.


Duels, intrigues et botanique


Celui que nous connaissons sous le nom de Buffon est né Georges-Louis Leclerc en 1707. Roturier et fils d'un petit fonctionnaire de Bourgogne, il est destiné à l'administration par tradition familiale. A 10 ans, il est expédié au collège des jésuites de Dijon puis poursuit des études de droit. Mais son goût le porte vers les sciences. Il s'intéresse d'abord aux mathématiques puis obtient de son père l'autorisation de s'inscrire en médecine à la faculté d'Angers.

Ces études sont interrompues brusquement lorsque, à l'âge de 23 ans, Buffon tue en duel un jeune soldat. Il faut dire que le bonhomme n'a ni le physique ni le caractère d'un rat de bibliothèque : il possède, selon le portrait qu'en font Voltaire et Hume, "un corps d'athlète" et "l'allure d'un maréchal de France" et tout le monde s'entend pour le décrire fier et ambitieux.
L'incident contraint Buffon à fuir vers Dijon. Il y rencontre un aristocrate anglais qui fait son Grand Tour - un périple initiatique à travers l'Europe très en vogue à l'époque chez les britanniques de bonnes familles.  Buffon se joint à cette compagnie pour un an et demi de périple dans le sud de la France et en Italie. Des rumeurs agrémentent ce voyage de nouveaux duels, voire d'enlèvements ou de missions secrètes en Grande Bretagne, sans que rien n'ait jamais pu être prouvé.
Ce n'est qu'à la mort de sa mère que Buffon se décide à rentrer dans sa famille. Mais pas pour très longtemps : les relations avec son père deviennent exécrables lorsque celui-ci épouse en secondes noces une jeune femme de 22 ans. Mi-1732, Buffon quitte à nouveau la Bourgogne, cette fois pour Paris, non sans avoir auparavant pris le contrôle de la fortune et des propriétés paternelles sous la menace d'un procès. C'est aussi à cette période qu'il commence à signer Buffon, du nom du village où se trouve le domaine dont il vient de dépouiller son père.

Buffon poursuit à Paris sa carrière scientifique et mondaine. Il s'illustre notamment dans l'étude du bois destiné à la construction navale ce qui lui vaut la protection de Maurepas, le puissant secrétaire d'Etat à la marine. Il fréquente les salons et fait la connaissance des philosophes. En 1734, il entre à l'Académie des Sciences.
En 1739, il parvient à être nommé intendant du jardin du roi, l'actuel jardin des plantes. Buffon, qui a beaucoup papillonné, se spécialise définitivement et commence à travailler sur son Histoire Naturelle, générale et particulière dont le premier tome parait en 1749. Dans le même temps, il développe avec énergie le Jardin des plantes : c'est lui qui va transformer ce qui n'était alors qu'un jardin destiné à la culture de plantes médicinales en un musée et en un centre de recherche d'envergure européenne.
Il entre à l'Académie Française en 1753, peu de temps après un mariage tardif avec une jeune fille de 25 ans sa cadette. La vie familiale du savant est tragique : son premier enfant meurt dans sa deuxième année et sa femme se tue à 37 ans en tombant de cheval. Il est très éprouvé et sa santé déjà fragile lorsque, en 1773, Louis XVI le fait comte de Buffon.

Buffon meurt à quelques mois du début de la Révolution dans sa quatre-vingtième année . Le grand homme a droit à des funérailles somptueuses à Paris avant de rejoindre le caveau familial à Montbard délesté de quelques organes qui feront l'objet de collections morbides : son cerveau, par exemple, a été conservé par un des ses collaborateurs (qui avait initialement hérité du cœur mais a préféré l'échanger) avant d'être déposé en 1870 dans le piédestal d'une statue qui se trouve toujours dans la galerie de l'évolution du Muséum d'Histoire Naturelle.


Comment Buffon a inventé la lutte contre le refroidissement climatique


Sur bien des sujets, les thèses de Buffon ont préfiguré les progrès scientifiques du XIXe siècle. Parmi ses contributions les plus remarquables, on trouve la première chronologie moderne de l'histoire de la Terre.
A partir de 1745, il développe la théorie selon laquelle les planètes ont été formées lors de collisions entre le Soleil et des comètes. La Terre aurait donc été à l'origine constituée de matière en fusion arrachée au soleil et elle se serait progressivement refroidie pour parvenir à la température que nous connaissons. Cette idée est déjà révolutionnaire mais Buffon ne s'en tient pas là : il expérimente sur des boules de métal chauffées à blanc pour évaluer le temps nécessaire au refroidissement de la planète. A partir de ces observations, il tente de calculer l'âge de la Terre qu'il évalue, selon les versions, entre 74.000 ans et dix millions d'années. Le résultat est bien sur faux et le mode de calcul peut nous sembler fantaisiste mais il a survécu un siècle à Buffon : il est encore utilisé à la fin du XIXe siècle, notamment par Kelvin.
La démarche est en tous cas incroyablement novatrice à une époque où la Genèse est encore le document de référence sur l'origine de la Terre. Elle vaut d'ailleurs à son auteur d'être mis en accusation par l’Église et il n'échappe aux poursuites qu'en se rétractant en 1781.

Cependant Buffon n'est pas le genre d'homme qui ne termine pas un raisonnement :  puisque les planètes se sont refroidies, il n'y a aucune raison que cela cesse. La température de la Terre doit donc continuer à baisser et il arrivera nécessairement un moment où elle sera devenue complètement froide et inhabitable, ce qui selon Buffon est déjà le cas pour Mars et la Lune. Dans les Ages de la Terre, il évalue que notre planète sera complètement refroidie dans 93.291 ans (oui : c'est précis !), d'ici-là la "nature vivante" va inexorablement s'affaiblir puis s'éteindre.
Cette thèse semble confirmée par les restes de mammouths, confondus avec des éléphants tropicaux, que l'on retrouve déjà fréquemment en Sibérie. Buffon affirme ainsi que "les terres du Nord, autrefois assez chaudes pour faire multiplier les éléphants et les hippopotames, s'étant déjà refroidies au point de ne pouvoir nourrir que des ours blancs et des rennes, seront dans quelques milliers d'années entièrement dénuées et désertes par les seuls effets du refroidissement."

La perspective est effrayante mais pas totalement sans espoir. En effet, Buffon qui dispose d'un impressionnant réseau d'observateurs sait que l'activité des colons en Amérique s'accompagne d'une modification du climat local et notamment d'une hausse de la température. Puisque "assainir, défricher et peupler un pays, c'est lui rendre de la chaleur pour plusieurs milliers d'années", il est possible de lutter, au moins temporairement, contre le refroidissement de la Terre. Selon Buffon qui semble déjà annoncer les rêves actuels de géo-ingénierie, "l'homme peut modifier les influences du climat qu'il habite, et en fixer pour ainsi dire la température au point qui lui convient."

La thèse de Buffon sur le refroidissement des planètes est évidemment fausse : on sait aujourd'hui que la température du centre de la Terre est principalement due à la désintégration d'éléments radioactifs et non à la chaleur résiduelle. Elle contribue d'ailleurs très peu à réchauffer la surface terrestre : celle-ci reçoit environ 7000 fois plus d'énergie du rayonnement solaire que de la géothermie.
Il n’empêche que la perspective d'un refroidissement fatal de la Terre a beaucoup marqué les esprits. On retrouvera régulièrement cette crainte au XIXe même lorsque les connaissances scientifiques permettant de prévoir le réchauffement climatique seront déjà en place. Ultime survivance : on peut aujourd'hui trouver un écho lointain de cette théorie dans la littérature climatosceptique qui, selon les cas, annonce un prochain refroidissement climatique ou reproche aux scientifiques de l'avoir prévu à tort.


Rendez-vous la semaine prochaine pour le prochain épisode, consacré à Saussure. Vous pouvez aussi retrouver l'article de la semaine dernière sur Montesquieu.
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Publié le 4 juillet 2017 par Thibault Laconde



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Montesquieu : l'Esprit des lois et la théorie des climats

Commencer une série consacrée à l'histoire scientifique du climat en parlant de Montesquieu, vous semble curieux ? C'est probablement que vous ne savez pas que l'auteur des Lettres persanes est aussi, entre autres, celui d'un discours sur l'usage des glandes rénales... Montesquieu était un membre éminent de l'Académie des science de Bordeaux et sa passion pour les sciences naturelles se retrouve dans l'Esprit des lois, en particulier lorsqu'il aborde les liens entre climat et politique.


Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu


Montesquieu, l'esprit des lois et la théorie des climats
Montesquieu est né près de Bordeaux en 1689, l'année où le Bill of Right est adopté en Grande Bretagne. Comme son nom le laisse deviner, sa vie s'annonce à l'abri des contingences matérielles, ses parents lui rappellent d'ailleurs subtilement que tout le monde n'a pas sa chance en lui choisissant un mendiant pour parrain.
Montesquieu fait des études de droit près de Paris et à 25 ans il entre comme conseiller au parlement de Bordeaux. Deux ans plus tard, en 1716, il hérite de la fortune de son oncle, de son titre de baron et d'une des charges les plus prestigieuse au sein du Parlement.
Mais Montesquieu se passionne déjà plus pour les science que pour sa charge : la même année, il crée un prix d'anatomie à l'Académie de Bordeaux et dans la décennie qui suit il publie plusieurs mémoires et discours sur des sujets aussi variés que la respiration sous l'eau, l'écho, la pesanteur, les intempéries en Italie ou les mines d'Allemagne...

En 1721, Montesquieu commence sa carrière littéraire en publiant les Lettres persanes - anonymement et à Amsterdam, ce qui ne l’empêche pas d'entrer rapidement à l'Académie Française.
En 1726, il vend sa charge et entame une longue série de voyages en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Italie et surtout en Grande Bretagne où il séjourne plus d'un an. De retour à Bordeaux, en 1734, il publie sa première grande œuvre politique :  Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Il commence peu de temps après la rédaction de l'Esprit des lois, celui-ci est publié 1748. Violemment attaqué, mis à l'index par l’Église, il acquiert néanmoins rapidement une grande influence.

Montesquieu meurt en 1755 à 66 ans. Il est inhumé à Paris dans l'église Saint-Sulpice, avant que ses restes, plusieurs fois, profanés se perdent...


Le mot "climat" apparait plus souvent dans l'Esprit des lois que le mot "politique"


Livre XIV : Des lois dans le rapport qu'elles ont avec la nature du climat, livre XV : Comment les lois de l'esclavage civil ont du rapport avec la nature du climat, Livre XVI : Comment les lois de l’esclavage domestique ont du rapport avec la nature du climat, Livre XVII : Comment les lois de la servitude politique ont du rapport avec la nature du climat, etc. Il suffit de regarder la table des matières pour se rendre compte de la place que le climat occupe dans l'Esprit des lois !
Le mot "climat" lui-même apparaît 120 fois dans le texte, c'est plus que "politique" qui n'y est que 116 fois.

En fait, le maître-livre de Montesquieu peut être considéré comme le point culminant de la "théorie des climats", selon laquelle les caractéristiques des populations s'expliquent par leur environnement et en particulier par le climat auquel elles sont soumises.
Cette idée est attribuée à Hippocrate, le père de la médecine occidentale, qui l'a énoncé dans son Traité des airs, des eaux et des lieux. Selon lui l'environnement est responsable des maladies mais aussi plus largement des caractéristiques physiques, et finalement morales, d'une population. En schématisant à peine, les climats froids engendrent des gros bourrins courageux mais pas très futés, alors que les climat chauds, donnent naissance à des hommes intelligents, raffinés mais alanguis. Entre les deux, c'est-à-dire invariablement là où est né l'auteur, se trouve un climat optimal qui permet de réunir toutes les qualités.

Montesquieu reprend résolument à son compte ce déterminisme environnemental : dans le livre XIX, il écrit que "plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées , les mœurs, les manières" mais que "l'empire du climat et le premier de tous les empires". Et il met à profit sa passion pour l'anatomie en détaillant l'action du froid et de la chaleur sur les nerfs, les muscles, le cœur, etc. dans de longues pages destinées à donner une base scientifique à sa position (par exemple, "l'air froid resserre les extrémités des fibres extérieures de notre corps : cela augmente leur ressort, et favorise le retour du sang des extrémités vers le cœur. [...] On a donc plus de vigueur dans les climats froids.").
Mais Montesquieu va encore un peu plus loin en liant climat et système politique. Pour lui "les mauvais législateurs sont ceux qui ont favorisé les vices du climat, et les bons sont ceux qui s'y sont opposés". Par exemple, la polygamie est favorisée par les climats chauds et la consommation d'alcool par les climats froids (là encore, ces affirmations donnent lieu à une démonstration médicale), ce qui explique que la première soit permise en terre d'Islam alors que le second est interdit, et vice-versa. C'est une des raisons pour lesquels l'Esprit des Lois a été critiqué par l’Église : il attribue à l'influence du climat et à des causes naturelles des choix qui semblent relever de la morale.

La théorie des climat a été discréditée au XIXe siècle par les progrès de la médecine et de la sociologie mais beaucoup de clichés qui en sont issus restent ancrés dans les esprits. Et nous y revenons petit à petit : aujourd'hui, de nombreuses études essaient, comme Montesquieu il y a 300 ans, d'établir un lien entre développement économique et climat ou entre violence et climat.
L'Esprit des lois est donc d'actualité. Le relire, ce n'est pas seulement visiter un monument un peu poussiéreux, c'est se confronter à la première intuition des liens entre climat et société et à une démarche scientifique mise au service d'idées qui, aujourd'hui, apparaissent datées voire racistes. De ce point de vue, Montesquieu inscrit notre compréhension du climat dans un temps très long tout en nous interrogeant sur ses limites.

Rendez-vous la semaine prochaine pour le prochain épisode, consacré à Buffon.
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Publié le 4 juillet 2017 par Thibault Laconde



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Série d'été : les pionniers du climat

Ce blog et son auteur vont bientôt partir en vacances ! Retour à la normale prévue fin août...

Je ne vous abandonne pas pour autant : je vous ai préparé une série d'articles que j'espère originaux, divertissants et en même temps instructifs, bref, parfaits pour lire au bord de la piscine ou en attendant votre train...
Ces articles seront publiés chaque mardi tout au long de l'été.


L'histoire scientifique du climat est une histoire longue


Il y a quelques semaines, une coupure de presse issue d'un journal néo-zélandais a fait un peu de bruit sur internet. Il s'agissait d'un article assez banal sur le réchauffement climatique, sa seule originalité était d'être daté de 1912.
A mon avis, ce que ce buzz montre avant tout, c'est à quel point l'histoire scientifique du climat est méconnue. Comme le sujet n'a commencé à occuper une place significative dans l'agenda médiatique et politique que dans les années 2000, beaucoup de gens semblent croire qu'il est récent.

C'est totalement faux : en réalité, notre compréhension actuelle du climat se base pour l'essentiel sur des travaux scientifiques publiés avant la Seconde Guerre Mondiale... Entendre parler d'effet de serre, d'influence de l'homme sur le climat ou de réchauffement au début du XXe siècle n'avait donc rien de surprenant.


Un amateur du début du XXe siècle était mieux informé que le président américain en 2017


Entendons-nous bien : les scientifiques n'ont pas passé 70 ans à se tourner les pouces, les modèles climatiques, les observations et la connaissance des climats passés, la prévisions des impacts du réchauffement sur l'homme et l'environnement, etc. ne cessent de progresser. Mais tout ce que le grand public entend aujourd'hui sur le changement climatique, il aurait pu l'entendre à peu près dans les même termes il y a 50 ou 100 ans.
Vous pensez que j'exagère ? Lisez, par exemple, cet article du Time publié en 1956 : tout y est. Même la prévision des émissions pour 2010 est correcte !

C'est, je crois, un des constats les plus dérangeant que l'on puisse faire sur ce sujet : un amateur un peu éclairé en 1920 en savait probablement presque autant que nous sur le changement climatique. Et il était sûrement mieux informé que le président des États-Unis un siècle plus tard... Il y a de quoi questionner sa foi dans le progrès de l'humanité, non ?

Des pionniers hauts en couleur


Cela m'a donné envie de parler de l'histoire scientifique du climat (un sujet que j'ai déjà abordé plusieurs fois, par exemple ici ou ici) et plus particulièrement des hommes et des femmes qui ont écrit cette histoire. Vous connaissez sans doute déjà ces noms : Joseph Fourier, Svante Arrhenius, Milutin Miliankovitch... Mais savez-vous que Fourier a commencé à s'intéresser à la chaleur en accompagnant Napoléon en Égypte ? Qu'Arrhenius a crée le premier modèle climatique pour se distraire de son divorce ? Ou que c'est probablement dans un cachot autrichien que Milankovitch a découvert l'influence des paramètres orbitaux de la Terre sur le climat ?

Portrait des scientifiques qui ont découvert le changement climatique

Aventuriers, rêveurs, révolutionnaires... du XVIIIe siècle au début du XXe, l'histoire scientifique du climat a été écrite par des personnalités hautes en couleur. Ce sont ces histoire que je vous invite à découvrir chaque mardi jusqu'à la rentrée.

Vous pouvez trouver ci-dessous les épisodes déjà publiés :
  1.  Montesquieu : l'Esprit des lois et la théorie des climats
  2. A venir le 11 juillet : Buffon

Publié le 29 juin 2017 par Thibault Laconde



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Le mur solaire de Trump : Bullsh*t ?

Pendant la campagne présidentielle américaine, Donald Trump s'est engagé à construire un mur le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Depuis quelques semaines, il laisse flotter l'idée que ce mur pourrait être couvert de panneaux solaires. Mercredi 21 juin, pour la première fois, il a défendu ce coup de génie dans une réunion publique en Iowa : ce mur solaire, a-t-il dit, pourra "s'autofinancer" et "plus il sera haut, plus il aura de la valeur".

A priori, l'idée prête à sourire : au moment où les États-Unis se préparent à sortir de l'Accord de Paris sur le climat et à relever les droits de douanes sur les panneaux solaires, quelle crédibilité pourrait-on accorder à cette soudaine passion pour les énergies renouvelables ?
Mais passons outre et essayons de regarder la question objectivement : d'un point de vue technique et économique, l'idée du "mur solaire" tient-elle la route ?
Mur solaire à la frontière Etats-Unis/Mexique

La question de l'angle et de la disposition des panneaux


Une première remarque vient spontanément à l'esprit : un mur est, en général, vertical, ce qui, sauf aux pôles, n'est pas la meilleure inclinaison pour un panneau solaire.

La frontière entre le Mexique et les États-Unis s'étend entre Brownsville, Texas situé à 25,5° Nord et San Diego, Californie à 32,3° Nord, c'est-à-dire à peu près sur les même latitudes que le Maroc.
C'est un bon endroit pour produire de l'électricité photovoltaïque mais la proximité de l'équateur signifie que les panneaux solaire devraient avoir une faible inclinaison : à Brownsville, l'angle permettant d'optimiser la production annuelle est d'environ 22° et à San Diego il est de 32°... On serait donc plus proche d'une rampe d'accès pour fauteuil roulant que d'un mur.
Précisons évidemment que, comme nous sommes dans l'hémisphère nord, les panneaux solaires doivent être placés vers le sud, donc coté mexicain.

Alors comment ces panneaux solaires pourraient-ils être disposés sur le mur ? Je vois a priori 3 solutions :
  1. Les installer sur le mur mais avec un angle de 70° au moins, très éloigné de l'inclinaison optimale,
  2. Les installer au sommet du mur avec une inclinaison optimale mais une surface disponible réduite,
  3. Combiner les deux.
Sur un schéma, ça donnerait ça :
Mexico - USA border solar wall

 Quelle production d'électricité solaire ?


Le cahier des charges publié par l'administration américaine précise que le mur devra être haut d'approximativement 30 pieds, soit 9.1 mètres. On peut donc facilement calculer que, pour la première solution, on aura au maximum 9.7m² de panneaux solaires par mètre de mur.
Pour la deuxième solution supposons que le mur est surmonté de d'une structure de 2 mètres, on aura donc 2m² de panneaux solaires par mètre de mur avec la possibilité de leur donner l'inclinaison optimale.
Et pour la troisième solution, on aura la somme des deux précédentes : 2m² de panneaux solaires bien inclinés et 9.7m² de panneaux solaires mal inclinés par mètre de mur (on néglige le fait que les panneaux du haut vont faire de l'ombre à ceux d'en dessous).

La frontière entre les États-Unis et le Mexique fait 3141km, si notre mur la couvre totalement, nous aurons donc :
  • Pour la solution 1 : 27.6km² de panneaux solaires soit environ 4.3 milliards de watt-crêtes (en comptant 150Wc par mètre carré de panneaux)
  • Pour la solution 2 : 6.3km² de panneaux solaires, soit environ 940MWc
  • Pour la solution 3 : 4300MWc de panneaux mal orientés et 940MWc de panneaux bien orientés
Quelle serait la production de cette installation ? Pour l'évaluer, j'ai calculé la production d'énergie annuelle par watt-crête sur 15 points de la frontière entre le Mexique et les États-Unis :


En moyenne on obtient donc une production de 2.1kWh par an pour chaque watt-crête de panneaux solaires bien orienté et de 1.7kWh par an pour les panneaux solaires orientés à 70°. Ces chiffres prennent des hypothèses très optimistes : toutes les pertes sont négligées et on suppose que les panneaux ont toujours une orientation nord-sud optimale.

La production annuelle d'électricité photovoltaïque est donc de :
  • 7.1TWh par an pour la solution 1
  • 1.9TWh par an pour la solution 2
  • 9.1TWh par an pour la solution 3
Pour comparaison, un réacteur nucléaire de type EPR produit environ 11TWh par an. Dans tous les cas, le mur solaire de Trump fournirait donc moins d'électricité qu'un seul réacteur nucléaire.


Rationalité économique du "mur solaire"


Actuellement aux États-Unis, le prix de gros des panneaux solaires est d'environ 0.4$/Wc. Nous allons retenir ce chiffre même si l'administration américaine se prépare à protéger les fabricants américains avec des droits de douanes qui pourraient le faire doubler. Les panneaux solaires nécessaires pour équiper l'ensemble du mur coûteraient donc entre 380 millions et 1.7 milliards de dollars.
Il faut bien entendu ajouter le prix de l'installation, des supports, de l'électronique et du raccordement : en général le coût total d'une installation solaire est à peu près 3 fois celui des panneaux solaires. Dans notre cas, compte-tenu de la complexité du projet et des contraintes particulières, ce serait probablement plus. La question du raccordement, par exemple, devrait poser problème : la frontière s'étend sur des milliers de kilomètres souvent dans des zones désertique, il faudrait donc construire de nouvelles lignes électriques pour écouler une production finalement modeste. La maintenance serait aussi problématique : comment nettoyer et entretenir régulièrement des panneaux solaires perchés à 10 mètres de haut au milieu d'un désert ? comment éviter et réparer les dégradations de panneaux situés coté mexicain ?
Même s'il est difficile à évaluer précisément, on peut estimer que le coût global de l'installation et de son entretien serait probablement de l'ordre de 2 milliards pour la solution 2 et de la dizaine de milliards pour les solutions 1 et 3, ce qui est dans tous les cas significatif par rapport au prix du mur lui même, estimé à environ 21 milliards de dollars.

L'électricité produite serait écoulée sur trois réseaux électriques : celui du Texas, du sud-ouest et de la Californie. La moyenne pondérée sur les hubs les plus proches de la frontière donne un prix de gros de l'électricité de 28.73$/MWh. Par conséquent, l'installation de panneaux solaires sur le mur rapporterait 200, 57 ou 260 millions de dollars par an pour les solutions 1, 2 et 3 respectivement.

Avec une durée de vie des panneaux solaires de 20 ans, il y a peu de chance que l'opération soit rentable. Une chose est sure : l'installation de panneaux solaires sur le mur ne peut en aucun cas rentabiliser sa construction, ni même en payer une part significative. Si ce "mur solaire" se fait, ce que, à mon avis, personne n'envisage sérieusement, il ne s'agira que d'un éléphant blanc, un gadget couteux destiné à susciter l'incrédulité des prochaines générations.
Il est intéressant de noter que la construction d'une dizaine de grandes centrales solaires dans les régions semi-arides qui bordent la frontière entre les États-Unis et le Mexique permettrait d'obtenir la même production pour un investissement moins important. Mais de ça il n'est pas question : même repeint en vert, le populisme reste du populisme...

(A l'exception des données économiques, tous les chiffres cités dans cet article ont été calculés à l'aide de l'outil européen d'évaluation des ressources solaires PVGIS)

Publié le 23 juin 2017 par Thibault Laconde

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Observatoire de la fracturation hydraulique - juin 2017

Chaque mois, retrouvez l'Observatoire de la fracturation hydraulique : les statistiques essentielles pour comprendre l'évolution des hydrocarbures non-conventionnels et les principaux événements qui ont touché la production de gaz et pétrole de schiste.

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Observatoire de la fracturation hydraulique et des hydrocarbures non-conventionnels



Dans l'actualité ce mois-ci :
  • Focus : le gaz de schiste a-t-il encore un avenir en Grande Bretagne après la défaite des conservateurs ?
  • La production américaine de pétrole et de gaz non-conventionnels atteint un niveau record mais la situation reste fragile.
  • L'Office of Fossil Energy, qui a joué un rôle important dans l'émergence des hydrocarbures non-conventionnels aux Etats-Unis, devrait voir son budget réduit de 58% l'année prochaine.
  • En Colombie Britannique, les résultats des élections provinciale du 9 mai pourraient contrarier les projets de Shell.

Publié le  14 juin 2017 par Thibault Laconde


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Ce qu'il faut savoir sur le retrait américain de l'Accord de Paris

Après des mois de flottement, Donald Trump a finalement annoncé le 1er juin que les États-Unis allait sortir de l'Accord de Paris. Son pays, a-t-il précisé, va cesser dès aujourd'hui d'honorer ses engagements notamment son INDC et sa contribution au Fonds Vert pour le Climat, en attendant éventuellement une renégociation ou un autre accord.
Voici quelques éléments pour mieux comprendre sa position et ses conséquences.

1. Concrètement comment les États-Unis vont-il sortir de l'Accord de Paris ?

En l'absence de précision, on peut supposer que les États-Unis vont suivre la procédure normale, prévue par l'art. 28 de l'Accord de Paris. Si c'est le cas, cela signifie qu'ils n'en sortiront réellement que dans 41 mois (au moins).

Trump annonce le retrait des Etats-Unis de l'Accord de Paris sur le climatPendant ses 30 minutes de discours, Donald Trump n'a pas dit comment il comptait faire sortir son pays de l'Accord de Paris. Il ne s'agissait donc que d'un acte politique, juridiquement les États-Unis sont encore parties à l'Accord de Paris et le resteront probablement pour de longues années.
En effet, l'Accord ne peut être dénoncé que 3 ans après son entrée en vigueur (c'est-à-dire au plus tôt le 4 novembre 2019) et avec un préavis d'un an, par conséquent les États-Unis ne pourront en sortir en toute légalité qu'en novembre 2020.
Il existe d'autres voies qui permettraient une sortie plus rapide (je les ai expliqué ici), mais elles sont risquées sur le plan juridique et politique.



2. Quels sont les arguments de Donald Trump ?

Donald Trump s'est distingué dans le passé par ses prises de positions climatosceptiques mais il n'en n'a pas été question. L'administration Trump a manifestement voulu présenter sa décision comme avant tout économique.
Comme à son habitude, le discours de Trump a été confus mais on peut y distinguer trois grands arguments :
  1. L'Accord de Paris est mauvais pour l'économie et l'emploi américain,
  2. L'Accord de Paris n'est ni efficace ni équitable parce qu'il n'impose pas assez d'efforts aux autres grands pollueurs,
  3. Les États-Unis ont fait baisser leurs émissions avant l'Accord de Paris, ils peuvent proposer un modèle alternatif basé notamment sur le charbon propre et le gaz de schiste.

3. Quelle est la stratégie de Trump ?

On voit que l'administration Trump ne semble toujours pas avoir résolu les problèmes juridiques posés par la sortie de l'Accord de Paris. C'est probablement cette complexité qui explique que l'administration Trump ait hésité si longtemps.
Cependant le suspens était limité : depuis son arrivée au pouvoir, Donald Trump a multiplié les efforts pour démanteler la politique climatique des États-Unis. Le pays était, de facto, sorti de l'Accord de Paris dans le sens où il ne peut plus atteindre les objectifs qu'il s'était donné avant la COP21.

Ce que l'on attendait surtout de ce discours c'était un aperçu de la stratégie de Donald Trump vis-à-vis des négociations internationales sur le climat : allait-il simplement claquer la porte au risque de perdre toute influence ? Allait-il tenter de les bloquer de l'intérieur ? Lancer un ultimatum pour obtenir une renégociation ?
Finalement, il semble ne pas avoir vraiment choisi en annonçant un retrait immédiat puis une hypothétique renégociation. Une chose est claire cependant : il a tenté d'ébaucher dans son discours une alternative à l'Accord de Paris en mettant en avant la baisse des émissions aux États-Unis.


4. Que peut faire la communauté internationale ?

Mais cette alternative que tente de proposer l'administration Trump ne tient pas debout. Elle est presque risible : la baisse des émissions qu'il met en avant a été obtenue grâce aux politiques de l'ère Obama qu'il a démantelé en arrivant au pouvoir et au développement des hydrocarbures non-conventionnels, qui est la vraie cause du recul du charbon américain. Et pour ce qui est du "charbon propre", Donald Trump semble avoir oublié que son projet de budget pour 2018 réduit de 75% la recherche dans ce domaine.
Il en est de même pour l'offre d'un retour dans l'Accord après renégociation : l'Accord de Paris est un équilibre délicat, obtenu entre 195 pays après presque 20 ans de négociation.

En réalité, Donald Trump n'a rien à proposer. La seule réponse possible de la part de la communauté internationale, c'est une fin de non recevoir, polie mais ferme.
L'objectif désormais doit être d'organiser l'endiguement des États-Unis afin d'éviter une contagion et de les empêcher de bloquer les négociations climatiques. Il faudra aussi réfléchir à la réponse à apporter : on ne peut pas écarter des sanctions commerciales ou une taxe carbone aux frontières américaines.

A moyen terme, l'enjeu est de parvenir à remettre en marche les négociations internationale sur le climat afin de rendre l'Accord de Paris opérationnel en 2018, comme prévu lors de la COP22.
La question des financements va probablement être centrale : lors de la COP21, l'aide promise par les pays développés aux pays en développement avait permis d'obtenir de leur part des engagements de réduction des émissions. Pour compenser le départ des États-Unis, il faudra trouver plusieurs milliards de dollars par an, ce qui là encore plaide pour une taxe carbone sur les produits américains redirigée vers le Fonds Vert.

5. Est-ce le début de la fin de l'Accord de Paris ?

Aujourd'hui seuls deux pays n'ont pas signé l'Accord de Paris : le Nicaragua (officiellement parce qu'il trouve l'Accord trop peu ambitieux) et la Syrie. Il est possible que le départ des États-Unis entraine celui de quelques États clients et/ou parias (les Philippines ? la Grande Bretagne ?) mais il est peu probable qu'il fasse boule de neige.
La Russie, qui a signé l'Accord mais ne l'a pas encore ratifié, est dans une position attentiste. Mais le précédent du Protocole de Kyoto, où il avait utilisé le désengagement des États-Unis pour renforcer sa position de négociation avant de ratifier, laisse penser que Vladimir Poutine restera dans le jeu.
De leur côté, l'Inde, la Chine et, évidemment, l'Union Européenne ont clairement réaffirmé leur attachement à l'Accord. Et c'est ce qui compte !

Il faut bien comprendre que la lutte contre le changement climatique connait actuellement deux transitions. D'une part, elle passe d'une question essentiellement européenne et américaine à un problème avant tout chinois et indien : en 2030, ces deux pays devraient émettre presque 10 fois plus de gaz à effet de serre que l'Union Européenne !
http://energie-developpement.blogspot.fr/2015/10/COP21-INDC-emission-CO2.html
Deuxième transition : nous passons d'une époque où les États étaient moteurs à une période où les principaux acteurs de la lutte contre le changement climatique deviennent les entreprises et les collectivités. Or, à quelques exceptions près, les grands États fédérés et le milieu des affaires américain soutiennent la lutte contre le changement climatique. Pour ne citer qu'un seul exemple : hier, l'Assemblée Générale d'Exxon, le plus grand pétrolier privé de la planète, a voté pour la création d'un rapport sur les impacts du changement climatique malgré l'opposition de la direction. Ce signal est probablement plus important que les gesticulation du président américain.

Non seulement ces deux dynamiques limitent beaucoup les dommages que pourraient causer le départ des États-Unis mais, en plus, ce désengagement pourrait accélérer le processus.

6. Peut-on comparer le retrait du Protocole de Kyoto avec la sortie de l'Accord de Paris ?

La comparaison vient spontanément à l'esprit : le 29 mars 2001, George Bush, président républicain nouvellement élu, annonçait que les États-Unis se désengageaient du Protocole de Kyoto signé quatre ans plus tôt par son prédécesseur démocrate.
Le parallèle est éclairant sur certains aspects mais il ne faut pas oublier que la situation était très différente : le Protocole de Kyoto n'avait pas été ratifié par les États-Unis et il ne pouvait pas l'être puisque, avant même son adoption, le Sénat américain avait adopté à l'unanimité une résolution le rejetant. L'Accord de Paris, lui, a été ratifié, or c'est cette étape qui engage définitivement un État.

7. Plus largement, quelles seront les conséquences de ce retrait ?

Et c'est probablement là la vraie question : la signature des États-Unis vaut-elle encore quelque chose sous l'administration Trump ? La question va bien au-delà du climat, elle touche à un principe de base du droit international : le respect des traités.
Ce n'est pas anodin que Trump ait évoqué plusieurs fois l'OTAN : sur ce sujet comme sur d'autres, on voit bien que Trump ne se sent guère engagé par les accords conclus avant lui. La dénonciation de l'Accord de Paris ne fait que confirmer cette orientation et pourrait avoir de lourdes conséquences sur la politique étrangère des États-Unis et, plus globalement, le fonctionnement des relations internationales.


Publié le 1er juin 2017 par Thibault Laconde



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Observatoire de la fracturation hydraulique - mai 2017

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Observatoire de la fracturation hydraulique et des hydrocarbures non-conventionnels

 


Dans l'actualité ce mois-ci :
  • Focus : une expérience japonaise pourrait ouvrir la voie à l'exploitation des hydrates de méthane.
  • L'OPEP va-t-elle renouveler ses quotas de production ? Pour l'instant, ils ont fait le jeu des producteurs alternatifs notamment américains...
  • Donald Trump échoue à faire révoquer la "BLM rule", réglementation des émissions de méthane mise en place par Barack Obama.

Publié le  17 mai 2017 par Thibault Laconde


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50% de nucléaire en 2025 ? Un peu de mathématiques et un plaidoyer pour la révision de cet objectif

Comme Benoit Hamon, et implicitement Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron s'est engagé pendant sa campagne présidentielle à faire baisser la part du nucléaire dans le mix électrique français de 70% environ aujourd'hui à 50% en 2025. Ce chiffre est en fait la reprise d'un objectif figurant à l'article 1 de la loi sur la transition énergétique de 2015.
Le 9 mai, lors de la présentation des résultats trimestriels, le directeur financier d'EDF a affirmé qu'Emmanuel Macron comptait repousser la mise en œuvre de cet objectif.

Si c'est confirmé, l'histoire retiendra peut-être dans cet épisode le premier renoncement du président Macron. Qu'il porte sur l'énergie, secteur qui a besoin d'orientations stables et de paroles crédibles, n'a rien de rassurant.
Ce n'est cependant pas une surprise : l'objectif de 50% de nucléaire en 2025 est difficilement tenable et mériterait d'être repensé. Voici pourquoi.

(Si les détails vous ennuient, n'hésitez pas à passer directement au dernier paragraphe en cliquant ici)


Pourquoi baisser la consommation/les exportations n'est pas une solution


Baisser la part du nucléaire à 50% est un objectif très ambitieux et s'il était réellement mis en œuvre, le mix électrique français serait difficile à boucler dans les années qui viennent. En s'appuyant sur les autres objectifs chiffrés contenus dans le programme d'En Marche !, on s'aperçoit rapidement que si les 50% de nucléaire étaient réellement visés, au moins 30TWh - soit la consommation électrique de la région Normandie - manqueraient dès la fin du prochain quinquennat.
Ce calcul m'a souvent attiré une réponse du type : "C'est pas grave, il suffit de baisser notre consommation/nos exportations de 30TWh". Outre qu'on ne raye pas d'un trait de plume une telle consommation, cette méthode ne marche tout simplement pas.

Pourquoi ? Parce que l'objectif de réduction du nucléaire n'est pas absolu mais relatif à la production d'électricité. Si la consommation ou les exportations sont réduites de 30TWh, la production totale recule d'autant et, par conséquent, la production nucléaire autorisée pour respecter les 50% baisse elle aussi (de 15TWh). Réduire la production permet certes de se rapprocher de l'objectif mais ne peut pas suffire à l'atteindre sauf si la production d'électricité hors-nucléaire augmente dans le même temps.


Prenons le problème dans l'autre sens


Énonçons une évidence mathématique : viser 50% d'électricité nucléaire, c'est fixer simultanément un objectif de production nucléaire et un objectif de production non-nucléaire ou, ce qui revient au même, un couple (variation de la production totale, variation de la production non-nucléaire) sur la période 2016-2025.
Et si on prenait le problème dans l'autre sens ? Au lieu de se donner des objectifs pour les renouvelables puis de prendre des hypothèses, toujours contestables, sur la production totale et enfin de vérifier que l'objectif de 50% est atteint, on peut essayer de trouver tous les couples  (Δ production totale, Δ production non-nucléaire) qui permettent de remplir cet objectif.

Je vous épargne le calcul, on arrive au résultat suivant :
Comment arriver à 50% de nucléaire en France en 2025

La ligne bleue pleine représente toutes les solutions au problème. Mathématiquement, il n'est pas possible d'arriver à 50% de nucléaire en France en 2025 autrement qu'en choisissant un couple (variation de la production totale, variation de la production non-nucléaire) situé sur cette droite.
La ligne hachurée représente les étapes intermédiaires possibles en 2022 en supposant que l’évolution de la production totale et de la production non-nucléaire soient régulières pendant la période 2017-2025.


Mise en pratique : le programme d'Emmanuel Macron


Tout ça est un peu abstrait. Voyons donc comment utiliser le graphique précédent sur un cas pratique.
Dans son programme Emmanuel Macron promet la baisse du nucléaire à 50% en 2025 et le doublement d'ici à 2022 du parc solaire et éolien français. Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'expliquer, ce second engagement signifie une production renouvelable supplémentaire d'environ 32TWh. Reportons donc une hausse de 32TWh de la production non-nucléaire sur le graphique :
Programme Macron : Quelle baisse de la production électrique est nécessaire pour arriver à 50% de nucléaire

On voit que, si la production non-nucléaire augmente de 32TWh, atteindre l'objectif de 50% nucléaire implique de réduire la production totale d'environ 175TWh, soit un tiers de la consommation française actuelle.
Si cet objectif devait vraiment être poursuivi et si la baisse de la production est régulière, celle-ci devrait déjà avoir reculé d'un peu moins de 100TWh en 2022.


Plaidoyer pour une reformulation de l'objectif de baisse du nucléaire


Ce que montre cette approche, c'est qu'atteindre 50% de nucléaire dans le mix électrique français nécessite une augmentation massive de la production non-nucléaire et/ou une baisse de massive de la production. On parle ici de dizaines voire de centaines de térawattheures en moins d'une décennie...
Pour comparaison, depuis 17 ans qu'elle a lancé sa "sortie du nucléaire", l'Allemagne a baissé sa production nucléaire de 80TWh et augmenté sa production totale de 70TWh.

Si la marche est aussi haute, c'est avant tout parce que l'indicateur retenu pour la diversification du mix électrique français a été extrêmement mal choisi : fixer un objectif de production nucléaire relatif à la production totale, elle-même très majoritairement nucléaire, est stupide.
J'ai du mal à croire que je ne m'en sois pas aperçu avant. Et encore plus de mal à imaginer qu'une telle chose ait pu figurer dans un projet de loi et être voté.

En tout état de cause, cet objectif est peu crédible or une politique énergétique a besoin de crédibilité pour attirer les investissements privés indispensables à sa mise en œuvre. Si le nouveau président de la République veut tracer un chemin réaliste pour la diversification du mix électrique français, il doit clarifier sa position.
Si par hasard, lui ou (plus vraisemblablement) son équipe me lisent,  je leur recommande de convertir les 50% de nucléaire en un objectif de production absolu : puisque la France a produit 530TWh d'électricité en 2016, pourquoi ne pas se donner comme but de parvenir à 265TWh de nucléaire en 2025 ?
Cela représenterait une baisse de la production nucléaire de 100TWh par rapport à 2016, un objectif facile à retenir et encore très ambitieux mais sans avoir la quasi-impossibilité mathématique des 50%.


Publié le 6 mars 2016 par Thibault Laconde, dernière mise à jour le 9 mai 2017 


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